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Remettre l’humain au cœur des innovations technologiques

Melina Lamberti exerce un métier hors du commun : elle est designer stratégique pour l’ingénierie, spécialisée dans la conception de systèmes critiques pour l’aérospatial. Installée en Californie elle vient de monter son cabinet d’expertise.

Melina, comment as-tu découvert ton métier ?

Depuis toute petite, j’ai toujours été attirée par le design, sans vraiment savoir que cela portait ce nom. Je dessinais, je fabriquais des objets, j’organisais tout ce qui m’entourait. J’aimais concevoir des choses à la fois utiles et esthétiques. Très naturellement, je me suis orientée vers une école de design.

Au fil de mes études, j’ai découvert que le design allait bien au-delà de la création d’objets. J’ai compris qu’il s’agissait avant tout d’identifier des besoins, de comprendre les usages et de concevoir des solutions qui ont un impact sur tout un écosystème. Cette approche m’a passionnée et, une fois diplômée, j’ai commencé ma carrière comme designer produit, en travaillant notamment sur des projets de graphisme et de branding.

Puis un événement a complètement changé ma vision de mon métier.

Lors d’un séjour à Madagascar, un cyclone a frappé la région. J’ai été confrontée à la réalité des secours : très peu de moyens, des décisions à prendre dans l’urgence avec des ressources limitées. J’ai été frappée par le fossé entre les capacités technologiques existantes et les outils réellement disponibles sur le terrain.

C’est à ce moment-là que j’ai compris que le design devait intervenir beaucoup plus en amont, aux côtés des ingénieurs, pour répondre à des problématiques humaines et sociétales. 

J’ai donc repris mes études et intégré un Master en alternance chez Thales. J’y ai eu la chance de travailler au cœur de projets critiques, et de technologies d’avant-garde.

Ce qui me passionne dans ce métier, c’est justement cette dimension profondément humaine. Concevoir une solution ne consiste pas seulement à développer une technologie performante ; il faut comprendre le quotidien des personnes, leurs contraintes physiques et émotionnelles, leur charge mentale, leurs modes de fonctionnement et l’écosystème dans lequel ils évoluent. Les meilleures solutions sont celles qui sont conçues avec eux, en tenant compte de leur réalité de terrain.

Sur quels types d’appareils as-tu déjà travaillé ?

C’est très large ; les suites avioniques pour les avions commerciaux, ceux que vous prenez pour partir en vacances. Mais aussi sur des équipements avioniques pour les aéronefs militaires, hélicoptères, avions de chasse et drones.

Ces équipements avioniques vont du tableau de bord (interface et boutons) mais aussi aux casques avec de la réalité augmentée affichée ou aux tablettes additionnelles que les pilotes utilisent.

Enfin, les stations de commandement au sol, notamment avec le développement et l’intégration de nouvelles fonctions d’automatisation, permettant de planifier, coordonner, piloter et gérer des aéronefs et leurs opérations.

Qu’est-ce qui t’a donné envie de monter ton cabinet de conseil spécialisé dans ce domaine ?

Au fils des projets, j’ai constaté les mêmes choses : les innovations n’échouent pas à cause de la technologie. Elles échouent parce que, dès les premières phases du projet, trois visions ne s’alignent pas vraiment. Les ingénieurs visent la performance technique, le business veut vendre vite, et les équipes de design, s’il y en a, veulent rendre le produit utilisable et qui fait sens pour les utilisateurs.

Dans les systèmes critiques, où la réglementation et la sécurité pèsent lourd dans les décisions du produit, cette tension est encore plus forte.

Cela fait des années que j’ai cette idée et que je mets en forme mes services. J’ai fait un doctorat pour lequel j’ai développé une approche et une méthodologie, approuvée par la communauté scientifique et testée en industrie et j’ai donc structuré tous mes services pendant ces 4 ans. Ayant suivi 6 projets en tout avec 6 équipes, j’ai atteint la maturité nécessaire pour développer ce framework à plus grande échelle. Et je propose aujourd’hui ce que j’appelle un cadre de conception « AHTOM Framework ».

Peux-tu détailler en quoi consiste le cadre de conception ATHOM Framework ?

L’AHTOM Framework est un cadre de conception et d’innovation destiné aux environnements complexes et critiques. Il aide les équipes à prendre des décisions en tenant compte simultanément des enjeux humains, techniques, opérationnels et stratégiques. Elle est issue des méthodes User eXperience (UX), (expérience utilisateur) avec une adaptation pour un déploiement en industrie, et milieu principalement R&D (Recherche et Développement) d’ingénierie traditionnelle.

Qu’apporte-t-il de différent par rapport aux approches UX traditionnelles ?

Les approches UX traditionnelles se concentrent principalement sur l’utilisateur et son expérience. L’AHTOM Framework conserve cette dimension humaine mais l’élargit aux contraintes techniques, opérationnelles et économiques qui déterminent le succès d’une innovation.

Comment est structuré ATHOM Framework ?

Il est structuré autour de trois grandes étapes : comprendre, concevoir et déployer. Chaque étape permet de réduire progressivement l’incertitude en confrontant les hypothèses aux réalités du terrain.

Elle accompagne les équipes tout au long du cycle de développement, en suivant les TRL (technical readiness level) depuis les premières phases d’exploration des besoins (proof of concept, MVP) jusqu’au développement du système (produit).

La première phase consiste à comprendre le contexte, les utilisateurs, les contraintes et les opportunités afin de définir le bon problème à résoudre. La deuxième vise à explorer et matérialiser différentes pistes de solution pour confronter rapidement les hypothèses à la réalité du terrain. Enfin, la troisième phase permet d’évaluer, affiner et intégrer la solution dans son environnement opérationnel afin d’en assurer l’adoption et la pérennité.

Sa force réside dans sa capacité à créer un langage commun entre les équipes techniques, opérationnelles et décisionnelles, tout au long du processus en utilisant des méthodes et des outils visuels (schémas, diagrammes, databases, etc)

A-t-il déjà été mis en œuvre dans des projets réels ?

Oui, et c’est un point essentiel. Ce cadre a été éprouvé et validé à travers plusieurs projets concrets dans les secteurs de l’aérospatial et de la défense. Cette expérience terrain a permis d’affiner les méthodes et de démontrer leur efficacité dans des contextes particulièrement complexes. 

Il a notamment été utilisé pour concevoir une solution visant à améliorer la coordination entre les moyens aériens et les équipes au sol lors de la lutte contre les incendies de forêt. Il a également contribué au développement de systèmes d’aide à la décision pour des opérations aériennes et militaires.

Quels bénéfices les équipes peuvent-elles en attendre ?

Il aide les équipes à prendre des décisions de conception plus éclairées, en s’appuyant à la fois sur les besoins des utilisateurs et sur les exigences techniques du système. 

Il permet également de mieux coordonner le travail entre les différentes disciplines impliquées dans un projet. Il permet de réduire les incompréhensions entre les métiers, ce qui en pratique, aide les équipes à prendre de meilleures décisions de conception et à accélérer la transformation d’une innovation en capacité opérationnelle.

La collaboration est donc un aspect important du cadre ?

Absolument. L’un de ses objectifs est de favoriser une collaboration multidisciplinaire efficace entre ingénieurs, concepteurs designers, experts métier et décideurs. Tout cela sans jamais compromettre la rigueur technique indispensable dans les secteurs critiques.

Peux-tu nous expliquer le déroulement d’un projet où ton intervention a été cruciale ?

Très souvent, lorsque j’arrive sur un projet, les équipes d’ingénierie me présentent une technologie en développement. Elles me disent par exemple : « Nous avons créé un algorithme performant. Maintenant, il faut que les utilisateurs lui fassent confiance. Peux-tu concevoir l’interface qui permettra de rendre cette information crédible ? »

Ma première action est souvent de revenir quelques étapes en arrière. Plutôt que de me concentrer sur l’interface, je cherche à comprendre comment cette information sera réellement utilisée. Je vais sur le terrain rencontrer les opérateurs, les pilotes ou les utilisateurs finaux. Je m’intéresse à leurs missions, à leurs contraintes et aux décisions qu’ils doivent prendre au quotidien.

L’objectif n’est pas simplement d’intégrer une technologie, mais de s’assurer qu’elle répond à un besoin réel. Pour cela, je ne me limite pas aux utilisateurs. Je rencontre également les équipes de maintenance, les responsables opérationnels ou toute autre personne concernée par la solution. Chacun détient une partie de la réponse.

Cette démarche conduit parfois à remettre en question la solution initialement envisagée. Dans certains cas, il n’est pas pertinent d’afficher directement le résultat d’un algorithme pendant une mission. Il peut être plus utile d’aider les pilotes à préparer différents scénarios en amont afin d’anticiper les situations critiques.

À ce stade, la réflexion dépasse la seule dimension technique. Elle devient également opérationnelle, humaine et économique. Une innovation peut être remarquable sur le plan technologique, mais échouer si elle ne répond à aucun besoin ou si elle ne crée pas de valeur.

Pour finir, je considère que le designer joue un rôle de médiateur stratégique entre les utilisateurs, les ingénieurs et les décideurs.

Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Il y a deux sujets “brûlants” (si je peux me permettre) :
Le premier concerne les incendies de forêt. C’est un sujet sur lequel je travaille depuis plusieurs années et que je continue à développer ici, en Californie, où les enjeux de coordination et de gestion de crise sont particulièrement importants.Le second concerne les drones et les futures mobilités aériennes. Au-delà des défis technologiques, ces nouveaux systèmes nous obligent à réfléchir à la place de l’humain dans un monde de plus en plus automatisé. Le rôle des designer a l’heure de l’IA est aussi de s’assurer que les innovations que nous développons contrib

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